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Directeur de recherche à l’INRA de
Montpellier, il est spécialiste en amélioration génétique de la vigne par les
méthodes conventionnelles et biotechnologiques. Il dirige actuellement
plusieurs projets pour augmenter la résistance des variétés de cuve et de table
à l’oïdium et au mildiou et la résistance des variétés porte-greffe au nématode
Xiphinema index et à la transmission du virus du court noué (GFLV). Il dirige
également un programme de création de variétés de raisins de table apyrènes,
utilisant les techniques de culture in vitro et de marquage moléculaire.
Il
a présenté à Firavi une conférence intitulée «La transformation génétique de
la vigne: technique d’analyse du génome ou méthode de création
variétale? ». ACE, Magazine
d’œnologie a parlé avec Mr. Bouquet pendant sa visite à la foire, notamment sur
sa position face au débat des OGM en France.
Montserrat Daban
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Vous avez en plusieurs occasions fait part de votre opinion concernant
le débat sur les organismes génétiquement modifiés et son acceptation par la société.
Est-ce qu’ils sont plus proches d’être acceptés maintenant qu’il y a deux ou
trois années, quand vous avez parlé à l’Assemblée Générale de la Fédération
Française des Producteurs de Bois et Plants de Vigne?
La situation est pratiquement le statu quo.
L‘INRA avait instauré il y a à peu près un an et demi un moratoire sur les
expériences au champ, et décidé d’arracher les vignes qui étaient déjà
plantées. Durant ce moratoire, un groupe de travail constitué de quatorze
personnes, chercheurs, représentants de la filière professionnelle, mais
également consommateurs et «citoyens ordinaires», a débattu pendant
plusieurs mois et consulté des spécialistes pour savoir s’il était possible ou
envisageable de relancer l’expérimentation au champ. En fonction des
conclusions de ce groupe de travail, qui ont été votées à la majorité, mais pas
à l’unanimité (il y a eu deux opposants), l’INRA a décidé de relancer
l’expérimentation au vignoble de porte-greffes transgéniques potentiellement
résistants au virus du court-noué (GFLV). Moyennant quoi, dès que la décision a
été rendue publique, il y a eu de nouveau une levée de boucliers de la part des
opposants aux OGM. On se retrouve donc exactement dans la situation initiale.
Personnellement, je considère qu’on a perdu un an et demi, par rapport à la
décision d’arrêter l’expérimentation. On veut la relancer, mais dans les mêmes
conditions, c’est à dire avec une opposition qui ne veut toujours pas des
vignes à l’extérieur, et n’accepte que des expérimentations faites en serres.
Ce qui revient en fait à bloquer ces expérimentations car les serres de
confinement obligatoires pour expérimenter les OGM coûtent extrêmement cher.
Actuellement nous disposons à l’INRA de Montpellier d’une serre de confinement
transgénique aux normes réglementaires, et techniquement très pointue, mais
combien de vignes peut-on y mettre? Cinquante souches au maximum?
Qu’est-ce que vous voulez faire avec cinquante souches? Il vaut mieux
carrément arrêter les recherches.
Et alors, quelle est la position de l’administration? Il y a d’un
coté une opinion publique qui est contre les essais au champ et de l’autre coté
une forte nécessité de financement pour des essais en serre.
La position de l’INRA
est effectivement difficile. En effet, l’attitude consistant à dire «on est
pour l’expérimentation, mais à condition que vous la fassiez en serre» revient
à dire «arrêtez l’expérimentation», car on ne peut pas la faire efficacement
en serre. D’une part, parce que les conditions en serre ne sont pas représentatives
des conditions au champ, et d’autre part parce que le coût de ces
expérimentations en serre est prohibitif. C’est une attitude parfaitement
hypocrite de la part de gens qui prétendent «ne pas être contre la
recherche, mais seulement contre la recherche à l’extérieur».
Peut
être ne connaît on pas encore tous les dangers réels?
Justement, pour
connaître ces risques il faut les étudier, et ce n’est pas en serre qu’on peut
évaluer les risques d’une culture de vignes transgéniques à l’extérieur. On
peut exiger que ces études soient faites dans des parcelles expérimentales
éloignées des vignobles commerciaux. Mais, même dans ce cas là, l’hypocrisie
est de règle. En 2000, l’INRA était prêt à reprendre l’expérimentation des
porte-greffes transgéniques qui avaient été arrachés chez Moët Chandon.
Cette expérimentation était prévue sur une parcelle de son domaine expérimental
de Montpellier, située à quatre kilomètres de distance des autres vignes
cultivées. Mais même dans ce contexte là, les opposants aux OGM ont menacé de
détruire ces plants transgéniques. L’INRA a donc renoncé à les planter.
Dans ce contexte, quand est-ce qu’on verra des vins ou des vignes OGM
autorisés pour la commercialisation en l’Europe?
Là, je peux déjà répondre en toute connaissance de
cause, avec des éléments précis. Pour qu’il y ait des vins commercialisables il
faut qu’il y ait des variétés autorisées à la culture. Or, pour être autorisée,
une nouvelle variété de vigne, qu’elle soit transgénique ou qu’elle ne le soit
pas, doit subir une expérimentation extrêmement réglementée, qui prend au moins
dix ans. Ce qui veut dire que si l’INRA avait à l’heure actuelle dans ses
serres un plant de vigne transgénique magnifique, pour lequel on voudrait
lancer immédiatement une expérimentation en vue de déposer une demande
d’inscription au catalogue, il faudrait encore dix ans. Or, à l’heure actuelle,
rien ne nous permet de dire «ce plant là est suffisamment intéressant pour
qu’on le mette dès maintenant en expérimentation». Donc, en ce qui concerne
les délais, je peux vous affirmer qu’une variété transgénique ne pourrait pas
être autorisée à la culture en France avant quinze ans. Il nous faudrait au
moins cinq ans pour avoir des plants en production et être sûr que l’un d’eux
est vraiment intéressant et ce plant devrait encore subir une expérimentation
au vignoble pendant une dizaine d’années. Donc, il est inenvisageable à l’heure
actuelle de voir des vignes transgéniques cultivées en France avant quinze ans,
d’autant plus que les réglementations ne pourront que se renforcer et les
délais s’allonger.
Mais, est-ce que ce serait possible dans des autres pays, notamment
dans les pays du «World Wine Trade Group»?
Oui, par exemple en Californie ou en
Australie où les chercheurs ont moins de contraintes qu’en Europe. Mais quand
on parle avec ceux-ci, ils disent aussi «pas avant une dizaine d’années».
Maintenant une question sur votre travail à l‘INRA: amélioration
génétique de la vigne par méthodes conventionnelles ou biotechnologiques?
Les
deux méthodes ne sont pas exclusives l’une de l’autre. On
peut même les combiner. Actuellement je dirige un programme de création de porte-greffes qui
vise à associer une résistance au nématode vecteur de la maladie virale du
court-noué, résistance obtenue par des procédés classiques c’est à dire par
hybridation, avec une résistance au virus qu’on recherche par la voie de la
transgenèse. Donc, ces méthodes ne sont pas incompatibles. Du point de vue de
la stratégie de sélection on peut très bien envisager de faire du tout
transgénique, du tout hybridation ou une combinaison des deux. En fait,
l’avantage du transgénique par rapport à l’hybridation, qui rend cette méthode
incontournable, réside dans le fait que si on cherche à augmenter la résistance
aux parasites par hybridation, on ne retrouvera jamais les variétés
originelles. Ainsi, dans quelques années, l’INRA va demander l’inscription de
nouvelles variétés de cuve issues d’hybridation, qui seront totalement
résistantes à l’oïdium et fortement résistantes au mildiou. Mais ces variétés
ne seront pas du cabernet sauvignon, du sauvignon ou du chardonnay, même si par
certains cotés, elles pourront s’en approcher. Elles pourront être de très
bonne qualité, mais elles ne pourront pas être cultivées en France dans les
vignobles d’Appellation d’Origine Controlée. Donc, si on veut augmenter de
manière significative la résistance génétique d’un cabernet sauvignon ou d’un
chardonnay, l’hybridation n’est pas utilisable, et la transgenèse est
incontournable. On peut en effet espérer, même si ce n’est pas garanti,
augmenter la résistance de ces variétés sans modifier leur qualité, mais cela
demande naturellement à être vérifié. L’expérimentation en vue d’une future
inscription d’une variété transgénique pourra être plus longue que pour une
variété issue d’hybridation parce qu’il faudra vérifier sur des vignes agées
que la qualité ne risque pas d’être modifiée. Donc, le fait d’expérimenter des
variétés transgéniques ne permettra pas de réduire les délais mais au contraire
tendra à les augmenter.Si un jour un cabernet sauvignon transgénique présentant
par exemple une résistance à l’eutypiose est autorisé à la culture, il faudra
être sûr que cette variété là, quand elle sera cultivée et quand elle sera
âgée, donnera toujours un vin typique de cabernet sauvignon. A l’heure
actuelle, pour inscrire une variété classique, on demande cinq ans de
vinification à partir de la quatrième feuille. Je ne suis pas contre
l’augmentation de ce délai réglementaire Je considérerais tout a fait normal
que pour une variété transgénique on demande trois ou même cinq ans
supplémentaires. Juger sur une vigne agée de neuf ans la qualité d’un cépage
comme le cabernet sauvignon, dont on sait qu’il ne donne sa pleine potentialité
qualitative qu’à partir de quinze ans, cela peut être un peu juste. Donc ajouter trois ou cinq ans supplémentaires me paraitrait tout a fait
normal.
Parmi les résistances qu’on peut envisager d’introduire chez la vigne,
qu’est ce qu’on fait à propos du phylloxéra?
En France il n’y a aucune recherche concernant le
phylloxéra, car cela contribuerait à déstabiliser toute la filière de la
pépinière viticole. Or cette filière actuellement est la seule filière
organisée qui soutient officiellement la recherche sur les OGM, mais pas pour la
résistance au phylloxéra. C’est surtout pour la résistance aux virus, et
maintenant pour les maladies du bois qui posent de plus en plus de problèmes
aux pépiniéristes et aux multiplicateurs. Par contre, je suis persuadé qu’aux
Etats Unis, en Californie en particulier, il y a des recherches qui ne sont pas
publiques. Il y a quelques années, une société privée avait déjà envisagé
d’introduire un gène de résistance efficace contre certains pucerons, et ce
gène pourrait être efficace contre le phylloxéra. A une certaine époque, ils
ont communiqué des résultats partiels à la presse, mais ensuite y a eu un blackout.
A mon avis, les recherches continuent plus discrètement. Moyennant quoi, ce
n’est pas gagné d’avance, car cela pose de gros problèmes. Les viticulteurs
californiens gardent un mauvais souvenir des porte-greffes à résistance
partielle. Donc une variété de vigne Vitis vinifera résistante au
phylloxéra devra être très résistante et surtout la durabilité de cette
résistance devra être garantie. D’un autre coté, les gènes qui sont efficaces
contre les pucerons produisent des protéines, comme les lectines, qui
pourraient être allergènes et qu’on pourrait retrouver dans les fruits et dans
les vins. Il y a donc là un problème de risque pour la santé dont il faut tenir
compte et qu’il faut soigneusement évaluer. La résistance au phylloxéra n’est
donc pas le meilleur modèle pour démontrer l’intérêt des vignes transgéniques
et il vaut mieux travailler sur la résistance aux virus et aux maladies du
bois.
Quels seront les apports de la protéomique à l’étude des résistances de
la vigne? Y a t’il plusieurs centres qui y travaillent?
C’est un domaine qui commence à se développer,
alors que l’on travaille depuis longtemps dans le domaine de la génomique.
Cette nouvelle technique
apportera un progrès considérable par rapport à la génomique. À l’heure
actuelle la protéomique appliquée à l’étude des résistances aux parasites chez
la vigne n’est pas encore très développée, mais il est certain qu’elle ouvre
des perspectives considérables, notamment au niveau de ce qu’on appelle les
résistances naturelles. La plupart des molécules qui induisent dans la plante
ces résistances naturelles ne sont pas encore identifiées, mais on a déjà des
pistes. Donc c’est là que la protéomique permettra d’avancer par rapport à ce
qu’on connaît déjà simplement grâce à la génomique. Celle-ci a apporté des
connaissances très utiles grâce notamment à l’étude des promoteurs de gènes. On
sait maintenant ce qui contrôle l’expression de nombreux gènes chez la vigne,
mais qu’est-ce qu’il y a derrière ces processus ? On
ne sait pas trop.
Compte tenu des contenus des pépins en polyphénols et d’autres
composants importants du point de vue de la santé et des propriétés
organoleptiques, quelles seraient les répercussions de créer des variétés de
raisins apyrènes sur ces deux aspects, santé et goût?
Evidemment,
l’apyrénie est une caractéristique très importante pour la qualité des raisins
de table, puisque ces variétés sont consommées sous forme de fruit. La
suppression des pépins peut-elle avoir des répercussions sur la valeur du fruit
du point de vue de la santé? Je ne le pense pas. D’une part parce que la
plupart des consommateurs n’avalent pas les pépins. D’autre part parce que des
recherches relativement anciennes menées en France ont montré que des composés
favorables à la santé tels que les proanthocyanidols ou les catéchines présents
dans les pépins et les pellicules de Chasselas, se retrouvaient avec des
concentrations beaucoup plus élevées dans les pellicules du mutant Chasselas
sans pépins. L’apyrénie pourrait donc être un facteur très favorable pour la
santé. Mais dans le cas des raisins de cuve, la recherche de variétés apyrènes
ne me semble pas une voie pertinente et réellement je n’en vois pas l’intérêt.
En effet, l’équilibre entre les composés phénoliques issus des pépins et des
pellicules est très important du point de vue gustatif, tant pour les arômes
que pour la structure du vin. Pourquoi chercher à supprimer un des éléments de
cet équilibre? Donc, il est possible qu’il y ait des laboratoires qui
travaillent actuellement sur cette possibilité, envisageable par la voie
transgénique. Mais je pense qu’il vaut mieux privilégier des recherches comme
celles sur les résistances dont on a parlé précédemment, car les OGM et leurs
applications en viticulture ont besoin dès maintenant d’un gros effort
financier, ne serait-ce que pour savoir rapidement si c’est une voie
prometteuse ou sans issue.
Plus d’information sur le débat OGM 2002 en
France: http://www.inapg.inra.fr/ens_rech/bio/biotech/textes/societe/debats/ogm/debat2002.html
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